Le cycle du coeur

 

Je pleure comme une rivière
mais je ne sais
dans quel fleuve
me jeter

 

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À Pech David

21h m’engueule l’horloge
et qu’est-ce que tu fous là
un mardi soir ciselé par l’hiver
sur une colline de brume

pardon dis-je à l’horloge
permettez-moi d’aiguiser ma cigarette sur le siège
d’éteindre les phares
de sortir
de fermer la bagnole
de sacrifier une allumette
et de tirer des lattes sans savoir
si la fumée crachée est froid ou tabac

un peu plus loin sur la montre
je redescends à trente à l’heure
le brouillard essaye d’écraser les lampadaires
et dans les lacets avant la ville
une famille de sangliers tente la traversée
devant le couperet de mes roues

pardon dis-je à l’horloge
je freine
j’éteins les phares
je sors
et les aiguise de mon regard

ils s’attendent
craignent pour la vie des leurs
fument de peur dans la nuit glacée

je leur aurais bien proposé de partager une clope

Entre-deux

Soit je bouffe jusqu’à crever, soit j’avale rien à cause de la gerbe. Soit c’est café, soit c’est verveine. Soit on sauve le monde, soit on en a rien à foutre. Soit on croque la nuit, avec trois grammes dans la poche, soit c’est chacun chez soi dans sa chambre à vingt-deux heures.

Les radicalités me fatiguent. Rendez-nous nos entre-deux. Un gars philosophe a écrit que nous étions des êtres intenses. Moi je dis qu’on en sait rien, comme d’habitude. On construit de nouvelles cathédrales avec des bouts d’allumettes.

La seule chose que je sais, c’est que la nuit vient faucher le ciel un peu plus tôt tous les soirs. Et je n’ai jamais connu tes bras mais mon corps a la mémoire du tien, comme un vieux fleuve qui a appris de la crue.

Mes mots mélangent tout. Je m’en fous un peu parce que je les balance au feu. Bûches qui sèchent dans l’appentis de ma tête depuis des semaines. Bientôt, elles braiseront. J’attends leur sourire d’enfer. Des armes de cendre contre la peur du noir.

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Aller-retour

Le vent dans le dos
il n’y a qu’à
grimper la façade de la soirée
devant soi la ville
s’harnache de lumières
il n’y a qu à
mettre les doigts dans les prises à chair
tomber saoul
remonter plus haut
la nuit offrira les sommets

Le vent dans la gueule
derrière soi les lumières
se sont éteintes
elles savent très bien que le ciel est plus fort
il n’y a qu’à
oublier le désir qui courbature les épaules
il n’y a qu’à
glisser le cul par terre
dans la fosse anonyme de l’aube

(encore une ascension
qui n’a rien changé)

Ils

Ont rigolé
dans le couloir
imitant
les baleines

sont entrés
comme des chats
s’invitant
dans ma chambre

tout ça pour avoir
un tout petit peu
de tabac
trois filtres et voir des papillons

sont enfant-lions
sans maman-lionnes
et sans réponse
poussent les griffes

fument
parlent
chassent en guépard
un ballon trop lent

si tard
rentrent
deviennent chauve-souris
sans radar

et sans sommeil
tournent tournent
dans le lit
chiens aboyant dans leurs têtes

voient le lendemain
et ses faces
de grenouille
décapsulent leurs yeux

sentent espoir encore
au fond au fond
du tas de plaies
derrière le cœur

pleurent parfois
râlent aussi
le moral ressemble
à la crête des montagnes

attendent beaucoup
fourrés camouflés
dans un buisson
de rêves

paient peut-être
leur dieu à eux
aussi ridé
que l’éléphant

poussent
font meute
avec nous
les coqs mégalomanes

vivons quoi
troupeau claudiquant
de basse-cour
bariolée

le monde est une ferme
chaînes
étables et cages
bientôt brisées sous nos ruades

Col de l’Ouillat

Dans le brasier
les épines de pin se contractaient
comme des lucioles à usage unique

Le soir crépitait
léchait nos jambes
se rassasiait de nos douleurs

Et quand le froid mit fin
à notre fête de paille

Blottis dans nos sacs de couchage
nous nous fîmes louveteaux