J’ai écrit ce texte un soir ivre en écoutant de la techno

Dans ta beauté
quelque chose m’insulte
et me dit
que je ne suis qu’un hasard

plus je te regarde
à la lueur de l’alcool
plus je sais que
rien n’est possible

laisse
transpirer mes songes
rougir mon imagination
se propager la fièvre

ta peau ne touchera pas ma peau
et pourtant j’ai mal
et pourtant je brûle
et pourtant ce n’est rien

mon espérance est cuite

Faute de mieux

Impossible de dormir
le videur embauché par la lune
n’a pas aimé ma face

Heureusement le chat
lui
est rentré dans la boîte de nuit

Les quatre fers en l’air
il me venge
et danse pour moi

sur le plancher des rêves

Gamin,

Je regardais tes doigts
montrer les great lakes sur la carte
minuscules ronds bleus
sur un bout de papier
dessinant l’Amérique

Mais c’étaient
tes mots
la lumière de l’eau dans tes yeux
les silences entre tes rides
qui ont fait de ces lacs
des mers immenses
dans lesquelles l’enfant que j’étais
nageait
la nuit venue,
les bras
les jambes
l’âme
revigorés par le coulis glacé
de la cascade de ta mémoire

Devenir vaches

Une mamie
traîne ses savates
sur le trottoir
sale et souillé

Le trottoir est mince
minuscule
mis à part quelques centimètres
il n’a rien à offrir

Je dépasse la mamie
par la gauche
engageant mes petons
dans le caniveau vomissant

C’est l’affaire de trois secondes
si saisissantes
une locomotive à vapeur
doublée par un TGV pressé

Devant elle
je ralentis
pour la laisser croire
que le monde ne va pas si vite

Je pense
au futur
quand mon TGV brinquebalant de corps
squattera lui aussi le trottoir

Et qu’un train mieux équipé en jeunesse
rutilant efficient galopant
me dépassera sûrement
dans une bourrasque absurde

Plus j’y pense
plus je ralentis
alors la mamie
bientôt me rattrape

Nous nous retrouvons
coincés
sur cet étroit trottoir
arrêt imprévu en gare d’humilité

Que faire
se fumer une clope
danser la valse
devenir vaches

Arracher une touffe de temps
la mâchonner
lentement
la digérer

et laisser une offrande sur le bitume puant

Niche humaine

Ce matin j’avais le courage d’un chiot et la journée s’est étirée au son de mes glapissements. J’ai appris à ne plus sursauter. À regarder les angoisses dans le blanc des brumes. J’ai mangé, rongé mon futur jusqu’à la couenne, lapé la chance jusqu’à la dernière goutte. La truffe plantée dans le dehors, il a fallu avancer, ne pas tituber malgré l’ivresse de l’air frais et la sauvagerie de l’averse de ce début d’après-midi. Une patte après l’autre. Et ainsi de suite le corps cahotant mais toujours aux aguets, mon âme bien appuyée sur ses deux pattes arrières s’est épaissie d’un tour d’horloge.

Ce soir j’ai le courage d’un loup. J’ose tout, la nuit dans les poches. Il n’y a plus que l’aube qui me fait encore peur.

(reste 2 pages)

Mon très cher carnet
je me dis que dans une autre vie
tu n’aurais peut-être pas été aussi super
imagine-toi
avec des colonnes de chiffres en guise d’apparat
des sept quatre huit deux après l’apostrophe terrestre
des divisions des trucs en moins des trucs en plus
des pourcentages dans des tableaux-semestres
pourtant tu es un carnet d’huluberlu
chez toi pas une seule ligne
on peut t’écrire à l’endroit à l’envers à l’enviole
de droiche à gaute
de baut en has
quelle vie de liberté
et tout ça tient à quoi
à des grands pas-grand-chose
comme la disposition du magasin de carnets
des secondes d’à-peu-près
un vendeur qui glose
moi j’ai tout de suite adoré ta couverture toute noire
(elle me rappelle les nuits sans étoiles)
puis on en a fait de la route ensemble
dis
non tu dis rien
tant pis
bon
t’es pas super causant
ah boire comme un buvard ça tu sais faire pourtant
mais le reste
le reste
reste

reste une page

je vais laisser un super vide