Il fait soir

les corneilles
bâillent sur le fil
tandis que le ciel s’embrase

Pourquoi râlent-elles

la fin du monde est en retard
ou le mulot suivant
peut-être

C’est à cause de juillet

Mon carnet d’écriture
ne me sert plus
qu’à écraser les moustiques

J’ai bataillé
toute la nuit
et
à 4h42 du matin
j’ai tracé
sur la couverture vierge
avec le cadavre d’un culicidé
avec mon sang
avec ma rage
un poème
tout de rouge vêtu

Demain ?

Il y aura peut-être un jour où le dernier minerai d’uranium sera arraché par les dents de nos esclaves. La dernière goutte de pétrole, aussi, sera bue dans un verre de schiste. Notre mémoire subsistera dans les plis circuités de serveurs-hangards hagards. Nous lirons nos derniers livres en épuisant les flammes, bougies, lumières lunaires qui voudront bien percer notre nuit. Par défaut, nous arrêterons de tenter d’éclairer le dessus de nos avenues comme si le ciel n’était qu’un plafond comme un autre. Peut-être reverrons-nous alors les étoiles rondes qui ont toujours surplombé nos squares carrés. Peut-être les regarderons-nous de nouveau.

Ça ne sera pas bien, pas mieux, malheureusement ça sera juste ainsi. Il ne nous restera qu’à boire le jus alcoolisé des blés restants. Et nous danserons, sur les trottoirs fendus, les pieds burinés de bitume, nous danserons au son d’une techno de cuivre, de peau, de mains frappés contre les corps, nous danserons parce que nous n’aurons plus que nos jambes pour générer des watts, plus que nos oreilles pour remplacer le placenta des enceintes, plus que l’écran de nos yeux pour voir, plus que la caisse de nos troncs, de nos os, de notre moelle pour dire merde au vide, nous qui avons dépensé notre histoire à vouloir remplir la béance du hasard qui nous a vu naître.

Ça ne sera pas bien, pas mieux, mais heureusement les néons grésillent encore pour nos traînées urbaines. Nous sommes aujourd’hui, intensément. Nos tympans peuvent exploser tranquille au flot montant des décibels. Nous traînons dans le lit de sel de notre adolescence.

Demain ? Danse. On verra plus tard.

Il est venu

Il est venu en abandonnant derrière lui ses baskets usées, et son territoire de trottoirs sales. Il a voulu partir comme un jeune lion, faisant semblant de ne pas penser à sa mère. Il est venu en abandonnant derrière lui son arbre préféré de la brousse, celui qui lui offrait l’écran de ses feuilles. Il est venu en laissant son vélo qui couine, celui sur lequel il avait appris, alors qu’il n’avait pas encore de crinière, à lever la roue avant. Il avait réussi des exploits minuscules. Il avait appris à rugir comme les autres lionceaux. Le son qui sortait de sa gorge lui donnait du courage. Il s’était construit son monde, dans la savane urbaine, et avait repéré quelques gazelles.

Et un jour on lui a dit vas-y cours, poursuis-en une, arrache-lui le jarret en un coup de griffes, mords-lui la gorge, achève-là, fais-lui rendre son sang, fais boire à la terre le jus de toutes ses tripes, et montre-la à tout le monde comme ton premier trophée. Mais les griffes du lionceau ne sont pas assez aiguisées, il est trop tôt. Et peut-être que la gazelle court trop vite. C’est la brousse toute entière qui d’ailleurs court trop vite et est-ce qu’on ne pourrait pas tout simplement attendre la saison des pluies à l’ombre d’un baobab.

Le lionceau a fui. Il a atterri chez nous. Et tous les jours je me demande si notre maison n’est pas trop petite pour ses grandes jambes. Si nos plafonds ne sont pas trop bas pour que son sommeil grimpe jusqu’aux étoiles. Je me demande s’il a assez à manger, assez chaud, assez ri aujourd’hui. Je me demande s’il trouvera une lionceaunne, car ici il n’y a que des hyènes aux grandes dents. Quand il est parti, il a crû aux mensonges. On lui a dit qu’après l’horizon de la brousse il y avait un jardin d’Éden.

Maintenant le pays qui l’a vu naître n’est plus son pays. Et le nôtre n’est toujours pas le sien. Qui donc lui rendra la chaleur de sa mère ?

J’ai écrit ce texte un soir ivre en écoutant de la techno

Dans ta beauté
quelque chose m’insulte
et me dit
que je ne suis qu’un hasard

plus je te regarde
à la lueur de l’alcool
plus je sais que
rien n’est possible

laisse
transpirer mes songes
rougir mon imagination
se propager la fièvre

ta peau ne touchera pas ma peau
et pourtant j’ai mal
et pourtant je brûle
et pourtant ce n’est rien

mon espérance est cuite

Faute de mieux

Impossible de dormir
le videur embauché par la lune
n’a pas aimé ma face

Heureusement le chat
lui
est rentré dans la boîte de nuit

Les quatre fers en l’air
il me venge
et danse pour moi

sur le plancher des rêves